21 octobre 2005
55, Cité Lénine.
( Petit aparté: Puisque ma vie n'est
pas toujours des plus passionnantes, j'ai décidé de vous faire
partager, de temps en temps des, des trucs et des bidules que j'écris pour
mon plaisir (ou pas), au lieu de pleurnicher sur mon sort d'ado de 16
ans (pas si triste que ça, en fait) et de raconter sans arrêt des
platitudes concernant a) mecs b) poids c) copines d) études e) (nullité
en) sport. Mais vous y aurez droit quand même, 'fallait pas vous
réjouir trop vite ^^.
Bref, la rubrique "Cuisine expérimentale" (voir menu de droite), c'est mes créations rien qu'à moi, sous mon copyraïllte ! :p )
Six
heures. Le réveil sonne. Le tintement électronique et monotone la
tire d’un sommeil sans rêve. Le soleil se lève à peine et elle a déjà
glissé hors de ses draps fleuris, passés de mode, comme sa jeunesse
envolée. Encore un matin solitaire, mais ça fait longtemps qu’elle ne
les compte plus.
Voilà maintenant des années que son mari s’en est
allé, emportant avec lui les gosses et le chéquier, de même que ces
amants sans amour, evaporés après quelques fausses promesses. Ses
cinquante-cinq printemps prennent des couleurs d’automne et son envie
de séduction est retombée, comme les feuilles mortes. Ces hommes
qu’auparavant elle ramassait à la pelle, sans poser de critère, juste
pour combler la solitude et donner un peu de chaleur à ses journées
sans joie, elle ne les regarde même plus. Migraine permanente, presque
un dégoût. Toutes les crèmes et produits de beautés, alignés par ordre
de taille sur la baignoire et leurs vertus que de belles femmes sans
complexes vantent dans les publicités auxquelles elle veut croire
n’arrivent pas à en faire à nouveau l’objet de quelconque désir.
Pieds
nus dans ses charentaises, elle traverse la chambre, puis le salon. Le
chien en plâtre sur le téléviseur la fixe de son regard vide. Un chat
se roule sur le lino, une odeur d’urine qu’elle ne sent même plus s’est
incrustée dans le tissu miteux du canapé. Elle ouvre en grand une
fenêtre, un vent de novembre s’engouffre. Elle frissonne. Le ciel est
gris, comme les murs de la banlieue qui se déroule sous ses yeux.: Cité
Lénine. A chaque fois qu’elle voit son adresse sur les quittances de
gaz, elle se demande ce qu’a bien pu faire ce pauvre type dont elle n’a
jamais entendu parler, pour donner son nom à une zone aussi paumée.
Puis elle soupire en pensant à tous les noms qui auraient pu donner un
peu de ciel bleu à ce quartier. Pourquoi pas Mireille Matthieu ?
Une
vieille affiche pour une compagnie de voyages, avec un grand palmier et
une plage de sable jaune orne le mur défraîchi d’un immeuble désafecté…
la seule image paradisiaque qui l’emmène en vacances, quelques secondes
chaque matin. Elle sourit à la demoiselle en maillot qui se prélasse
sur la photographie.
Elle mange ses cornflakes avec lenteur,
sirotant son café corsé, la voix de Michel Drucker s’échappe de la
radio. Elle hoche parfois la tête, sans tout comprendre. Puis elle
s’habille sans se regarder dans la glace : un jogging fait son affaire,
elle tire ses cheveux en arrière. Puis elle sort de chez elle, marche
rapidement vers le Carrefour en empruntant le même chemin que chaque
jour depuis 25 ans, longeant les murs sales et couverts de graffitis.
Déjà une quinzaine de parigots font la queue devant les grilles du
supermarché, pressés les uns contre les autres, comme s’ils faisaient
une course à celui qui poserait le premier son pied de l’autre côté de
la porte automatique. Quand les grilles s’ouvrent enfin, ils
s’engouffrent le plus rapidement possible dans le magasin et n’en
ressortent qu’une trentaine de minutes plus tard, le chariot rempli de
lessive, de monceaux de bidoche en tout genre, de pâtée pour chien, de
légumes en pagaille et de bonbons pour les mioches.
Elle ? Son
boulot consiste à rester sur le parking et à ramasser les chariots
délestés de leur volumineux contenu, à les emboîter les uns dans les
autres, et à les ramener sous l’abri couvert où d’autres acheteurs
convulsifs viendront les prendre pour faire leurs courses. Et ainsi de
suite.
Pour s’occuper avant l’afflux des onze heures, elle joue au
loto, misant toujours le même chiffre : celui de son numéro de sécu,
comme s’il s’agissait d’une sorte de porte-bonheur. Chaque jour, dix ou
vingt francs y passent. Et elle n’a encore jamais gagné. Tous les soirs
elle soupire en regardant le dernier tirage, celui qui passe juste
après « Confidences ». Cette série reflète tout ce qu’elle aurait aimé
avoir dans sa vie : l’amour, l’argent. Ses 30 minutes quotidiennes
l’emmènent hors de sa cité sans issue, vers un monde inaccessible, fait
d’aventures impossibles.
Quand elle rentre aux alentours de 17
heures , la routine est toujours la même. Elle allume la télé mais ne
la regarde pas, vide ses sachets de Carrefour sur la table, et parcourt
la presse à scandale en buvant le fond d’une bouteille de vin rouge, ou
de Martini.
La vie des autres, elle la connaît pas cœur, presque
mieux que la sienne. Les vedettes, au moins, font des choses
palpitantes : elles se marient à Las Vegas, puis trompent l’heureux élu
avec un jeune acteur plein de fougue et de talent. Elles peuvent se
permettre de se promener seins nus sur les plages, de porter des robes
pleines de paillettes au décolleté plongeant. Elles sourient toujours,
on ne peut rien leur refuser, sous prétexte qu’elles sont des stars.
Elle
? Bientôt vieille, si elle ne l’est pas déjà, traînant en jogging,
enfermée dans un quartier miteux, avec un travail sans prestige. Bilan sans mystère d’années sans lumière.
Elle
referme le journal et sort sur le balcon. Tout l’inutile y est entassé
dans un fourbi hétéroclite : arrosoir (les fleurs qu’elle avait essayé
d’entretenir ont fané depuis bien longtemps), tapis de gymnastique,
casseroles rouillées. Elle doit lever les pieds pour atteindre la
barrière. Elle émiette rêveusement une tranche de vieux pain. Les
moineaux, les pigeons, ne tardent pas à venir se poser autour d’elle,
dégustent le festin, puis s’envolent. Elle lève les yeux vers le ciel,
les regarde s’éloigner à tire-d’aile. Un jour elle, aussi, elle
voudrait pouvoir s’envoler. Loin de la cité Lénine, banlieue ordinaire,
de son deux-pièces, de sa vieille cuisine, du gris étouffant de la
ville et des chariots du Carrefour.
Elle met du vieux pain sur son balcon, pour attirer les moineaux, les pigeons
Elle vit sa vie par procuration devant son poste de télévision…
© Zunonume, 2005.
Inspiré de deux chansons : « Banlieue Rouge » (Renaud), « La vie par procuration » (Jean-Jacques Goldman)